A partir d'une expérience personnelle autour de mes deux accouchements à la maison dans le calme et la simplicité, je souhaiterais témoigner de l'aspect initiatique d'un tel épisode lorsqu'il est vécu en conscience. Un accouchement est un séisme, et une opportunité unique pour la femme de voir sa nature profonde et sauvage émerger. Son corps a un savoir ancestral, là depuis la nuit des temps, qui ne demande qu'à oeuvrer, pour peu que l'on fasse silence et qu'on lui en laisse la possibilité...
Mais pour ce faire, les femmes doivent pouvoir préserver l'espace qui est le leur sans le céder à la pensée et au corps médical. Aujourd'hui, la plupart des femmes se dépossèdent littéralement de leur accouchement, demeurant des spectatrices passives de ce qui se passe au sein de leur propre corps, qui n'est plus réduit qu'à une matrice mécanique éjectant son contenu. Elles demeurent souvent inconscientes de cette force insoupçonnée et éternelle oeuvrant au fond d'elles, qui peut laisser ensuite son empreinte la vie durant et dans laquelle elles peuvent chaque fois revenir puiser.
Un changement ne pourra venir que de leur propre prise de conscience que ce qu'elles vivent le plus souvent dans les cliniques et les hôpitaux est dénué d'humanité et du sens profond de la vie. Il est de la responsabilité de celles ci de reprendre cette expérience unique en main, afin de lui redonner son sens et sa profonde valeur initiatique.

De mes accouchements, je souhaite raconter la nature primitive, archaïque, en même temps que la dimension qu'ils m'ont permis de toucher. Ce fut une expérience spirituelle à part entière. Comme quoi le corps peut se révéler un formidable vecteur vers l'âme...
J'ai refusé toute médicalisation pour la naissance de mes enfants et ai accouché à la maison. Je sais combien de peurs, réelles ou imaginaires, peuvent se faire écho de cet acte. Mon choix est parti du refus d'imposer à mes enfants un univers froid, rationnel, paradoxalement déshumanisé, où prime bien souvent le confort et la visibilité du praticien sur celui de l'enfant et de la mère.
J'ai voulu du calme, de la douceur, j'ai voulu qu'une atmosphère propice au sacré de la venue d'une âme nouvelle soit prioritaire, j'ai voulu en premier lieu que nous puissions, mon mari et moi, accueillir nos enfants.
Pour ce faire, une préparation est nécessaire. Emotionnelle, psychologique d'abord: être prêt à accueillir son enfant dans son quotidien, passer du couple au trio, pouvoir investir cet enfant de son désir. Puis spirituelle, comme si c'était pour accueillir un Maître qui viendrait chez vous. Les nouveaux nés sont des géants spirituels. Ressentant tout de nos états émotionnels et de nos pensées, j'en suis convaincue. Donc, faire place nette à l'intérieur de soi, ouvrir son espace, rester réceptif aux vibrations subtiles de sa venue.
Pour la mère, cette préparation est aidée par la grossesse elle-même: cette "bulle" dans laquelle se sentent les femmes enceintes, est toute propice à cet état. A l'intériorité, au recueillement, à l'accueil. A la communication avec l'enfant, aussi. La grossesse est aussi la période rêvée pour travailler sur les peurs liées à un accouchement naturel; les laisser monter et les accueillir. Ce qui n'exclut pas une préparation physique indispensable pour que cet accouchement se passe bien, qui consiste essentiellement en une hygiène de vie irréprochable durant cette période.
L'accouchement est une sorte de chemin à lui tout seul, une plongée dans l'antre de la matière pour ressortir dans la lumière. La traversée de sa propre matière. La douleur est très grande, vous êtes écartelée, mais pour moi ce fut initiatique: je me remémorais une phrase comme un mantra qui me permit d'ouvrir une porte: "rentre dans ta douleur", rentre dans ta douleur, au lieu de tenter de la fuir, de divertir ton attention, de chercher des yeux ton mari, de vouloir un verre d'eau, d'anticiper les prochaines minutes. Rentre dans ta douleur, maintenant, ici dans ce corps, accompagne la. Tu n'as pas le choix, elle est là, si forte; ne la refuse pas, ne lui tourne pas le dos, accompagne la comme tu sais, puisque tu sais comment faire, puisque c'est étrangement inscrit au fond de tes cellules, ce savoir là. Je l'ai accompagnée pour ma part en des cris étranges, sauvages, comme de longs râles profonds qui se muaient presque en chant. Je ne les connaissais pas en moi, mais ils ont su quel chemin se frayer.
Et le miracle se produit alors; cette si grande douleur devient une jouissance! Il y a du doré partout, il y a de la lumière! La sensation physique est là mais vous la regardez avec un autre regard, vous avez mal sans avoir mal, vous avez changé de fenêtre. Mon bébé arrive, il descend, il traverse ce long conduit et s'achemine vers le jour. C'est un séisme, un miracle va bientôt se produire, un miracle renouvelé depuis la nuit des temps, mais un bébé va naître et cela se passe ici, dans mon corps. Je suis traversée par un miracle.
Nous progressons tous les deux sur ce chemin. Déjà nous sentons que nous avons une histoire commune faite de lutte pour la vie et d'entraide mutuelle. Je pousse, tu descends, et je sais que tu peines aussi, je pousse, et tu viens... allez, viens, âme mystérieuse, au sexe inconnu, viens que je te sente, que je te touche enfin. Viens, que nous nous frottions l'un à l'autre...
En un rien de temps, d'une seconde à l'autre il est là, comme propulsé à l'extérieur par la violence de son propre effort. Ca y est. Tu es une fille, la première fois. Tu es un garçon, la seconde. Bonjour mon tout petit, bienvenue sur cette planète... Tu grimpes sur mon ventre, remontes tout seul et viens trouver le sein. Toi aussi, tu sais tout cela... Tu finis par me regarder, tu n'as pas crié, Santine. Tu es là, toute pure, toute neuve, si délicate et silencieuse. Toi, mon bonhomme, si...tu as eu peur, ton cordon était enroulé autour de ton cou mais une main experte t'en a délivré.
C'est un beau jour de printemps un bel après midi et nous avons tiré les rideaux blancs pour diminuer l'intensité de la lumière. Nous avons allumé quelques bougies pour cet événement sacré. Nous nous sommes retrouvés, tous les trois, tous les quatre. Je n'ai pas dormi de la nuit. Très fatiguée, mais trop heureuse..."